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 La proximité d’un échange, la possibilité d’une réflexion

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omega-17
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MessageSujet: La proximité d’un échange, la possibilité d’une réflexion   Dim 18 Mar - 11:16

J’étais en très grande forme. M’écoutant parler, observant ma gestuelle et appréciant les modulations de mon intonation, j’étais au spectacle et l’emphase soignée qu’apportait l’acteur à son monologue assuré était un ravissement de tous les instants :
« … et je t’estime, je tiens à toi, tu m’es chère, j’ai envie de ton corps mais je ne suis pas amoureux. Si tu m’aimes complètement et absolument, si tu te dis souvent que sans moi tu ne te sentiras plus capable de continuer : c’est grandiose et merveilleux. Tu sais bien que l’amour véritable et forcené ne trouve sa magistrale - et d’ailleurs sa seule - illustration que dans le cadre d’un sentiment à sens unique. Moi, je l’ai été et il ne s’est physiquement rien passé avec cette personne, mais je connais la grandeur que ça représente. Tu as peut-être été amoureuse avant de me rencontrer, tu perçois l’acmé atteignable de la stase ultime de l’évidence dans ces moments-là. Seul l’individualisme sacralise l’effet apocalyptique de ce sentiment. Ceux qui prétendent qu’il se partage sont au mieux des naïfs sordides, au pire les criminels brutaux de la souveraineté de l’être ressentant par lui-même, en lui-même et pour lui-même. »

Elle regardait par terre, allongée sur le lit dans une pose qui était initialement lascive et qu’elle avait conservée par commodité sans doute, avec la petite moue introspective de celle qui n’était pas convaincue par l’argumentation héroïque que je développais depuis dix bonnes minutes. Je m’étais déjà servi de la notion de sentiment à sens unique, relativement correcte et plutôt pratique, et j’étais peut-être allé trop loin avec l’acmé et la stase mais globalement, je me trouvais assez persuasif. J’étais entraîné aux discussions théoriques ayant la dissection interne des comportements et ressentis humains comme thème. Je ne prenais pas vraiment de risques en jouant sur mon terrain, mon jeu se déployait lentement, par vagues à fort potentiel de dispersion. Mes idées avaient le monopole de l’espace communicatif mais le flux passablement dissimulé de sa tristesse profonde les renvoyait à leur point de départ. Non, décidément elle ne rejoignait pas ma vision des choses et de la situation. Mon empathie, généralement peu assidue en termes de présence et de régularité, me fit rapidement prendre conscience qu’en l’occasion, sa position devait être assez pénible et contradictoire alors qu’elle essayait de considérer la validité de mes conseils. Il est vrai que je lui demandais, en admettant le caractère flagrant de ma démonstration, d’être heureuse de son malheur.

Finalement, j’étais parvenu à un niveau où il était clair que l’existence donnait raison à ma lucidité et à ma franchise tout en faisant de moi un bel enculé.

« Alors pour toi, l’amour est un acte égoïste… ? C’est tout le contraire il me semble, mais moi aussi, je suis capable d’aimer sans retour, même si je ne crois pas que ça soit l’idéal. (…) Quand tu parles, j’ai l’impression que tu es encore devant ton ordinateur, à écrire tes textes en cherchant les tournures les plus frappantes ; tu te racontes : ‘la vie au service du mot’, on dirait des ‘Martine’, sauf que c’est toi à la campagne, toi dans le train, toi et les femmes…
- C’est ça, le néo-réalisme. Ca me fait penser que si je tombe sur l’auteur des ‘Martine’ et si ce personnage inhumain est toujours en vie, j’aimerais beaucoup lui témoigner ma reconnaissance pour sa participation à la littérature française en le suspendant aux branches d’un platane par l’intestin grêle. »

Elle a pouffé de rire. Une seconde ou deux. Et puis tout est retombé, l’entracte avait été bref. Je savais que ça ne durerait pas, on ne commence pas ce genre de discussion en concluant sur une saillie improvisée, le goût d’inachevé est bien trop puissant. Je me suis décollé du mur auquel j’étais adossé et j’ai écrasé ma clope dans le cendrier ‘Broie du Noir’ en allant chercher une bière au frigidaire, j’en avais plus envie que besoin et je lui en ai ramené une autre pour permettre à ses mots de sortir plus librement. Le claquement si apaisant et déjà si frais de l’ouverture par la goupille métallique résonna un peu dans la pièce aux trois-quarts vide et contrastait avec la chaleur caniculaire qui y régnait ; j’avais mis le chauffage à fond, une vieille technique connue de tous les opportunistes pour inciter à un effeuillage spontané plus rapide. C’était d’autant plus ridicule que c’était parfaitement inutile : elle avait envie de moi avant même de passer la porte et à tout prendre, elle se montrait presque plus entreprenante que moi. On ne se refait jamais.

« Qu’est-ce qui t’a attiré chez moi, alors ? »
Basique. Et typique de la femme qui croit déceler chez son compagnon du moment les vives émotions qu’il entretient à son égard - secrètement évidemment, par fierté virile et rejet de toute sensiblerie ; les acquis féminins concernant le genre opposé étant tout aussi désespérants que leurs alter ego membrés - et qu’elle aimerait plutôt mettre à jour, ou surtout confirmer. J’appelle ça ‘l’espoir malin’. Médicalement parlant. Sections pathologies cancéreuses et tumeurs persistantes.
« Tu as certainement une densité de connexions synaptiques plus élevée que la moyenne des femmes de ton âge et ta vulve a indéniablement un sens de l’hospitalité tout à fait plaisant.
- Très fin…
- N’est-ce pas ? »
Suite à cette réplique, je m’octroyai une bonne gorgée de houblon glacé en caressant l’intérieur de sa cuisse qui semblait défier les lois de la chimie élémentaire puisque tout corps - plus encore s’il est de nature organique - est censé se liquéfier ou s’évaporer directement dès qu’il est soumis à une certaine température, ce qui n’était présentement, pas le cas.

« ‘La possibilité d’une île’… T’as fini de le relire pour la troisième fois ?
- Ouais. Monumental.
- Putain, faudrait que je m’y remette, moi aussi…
-Je ne te le fais pas dire. Parlons cellules grises, alors : et ton mec, il fait quoi, là ?
- La cuisine sans doute, il adore concocter des petits plats, c’est son plaisir.
- Comme quoi, il y a des gens peu exigeants. Moi, je suis un infirme de ‘la concoction de petits plats, c’est mon plaisir’. Pas le même degré d’exigence, probablement.
- Ca m’est égal, je peux bouffer des pâtes tous les jours, c’est pas un problème.
- Là, t’es en train de marquer des points… Vous vous êtes rencontrés comment ? A un congrès sur l’usage et le caractère évolutif des figures stylistiques au sein de la syntaxe contemporaine dans la littérature occidentale ?
- Le seul bouquin qu’il feuillette, c’est Télé Z.
- Je sais bien, justement. »
Se mettre en valeur en rabaissant le régulier, chose aisée voire inutile quand celui-ci y a déjà bien travaillé, n’a rien de très glorieux mais n’est en aucun cas méprisable non plus. Surtout quand cela peut permettre un resserrement aussi léger soit-il du lien complice, et donc prétendre à une plus large liberté d’expression amenant l’atmosphère sereine et intime à un échelon supérieur.

« En fait, c’était un ami du copain de ma sœur.
- Ouais, les plans foireux commencent souvent de cette manière.
- Au bout de quinze jours, je me suis dit que c’était ‘bof’ comme relation. Et puis, finalement… »
J’avais souvent noté la même chose, effectivement. L’utilisation de la qualification de ‘bof’, malgré sa trivialité de langage et le registre de l’onomatopée familière peu expressive auquel il appartient, s’apparente à ce curieux phénomène d’acceptation rentrée, de résignation existentielle et de balayage panoramique de ce qu’il est convenu d’appeler ‘les états moyens’ , que le genre humain a conçu en réponse à l’insatisfaction globale chronique qui caractérise son existence. Et il m’est apparu, qu’en effet, les motivations, les buts, les ambitions, les compromis de tout ordre et les états de fait, de manière assez flagrante, appelaient à poser un constat de ‘moyenneté’ sur l’ensemble des entreprises, particulièrement celles concernant les relations humaines et sûrement plus encore quand elles incluaient une volonté sexuelle cherchant vainement à jouer les rôles de para-ennui, de para-solitude et principalement de para-peur que leurs instigateurs des deux sexes lui donnent, plus ou moins consciemment selon les sujets. Rappelons à cet effet le fameux aphorisme descartien qui synthétise à merveille ces évidentes observations : « Je baise - ou en tout cas je vis avec quelqu’un - donc je suis ».

« Au bout de quatre ans, on s’est dit qu’on avait qu’à se marier. Et voilà.
- Et voilà. Une décision remarquable. Tu t’en es mordue les doigts jusqu’à l’omoplate, j’espère ?
- Mouais, enfin…
- ‘Bof’, quoi.
- Voilà.
- Bien. Ton dossier est intéressant. D’autres détails ?
- Il a une deuxième adresse MSN où il stocke ses contacts, tout droits venus de quelques sites gays, du genre ‘on est mieux entre hommes’ ou ’pour de vrais dialogues virils’.
- Intéressant. Tu y trouves un prétexte à le tromper, l’origine partielle de ton absence relative de culpabilité ?
- Disons que je m’en servirai au besoin.
- Légitime.
- Tu penses ?
- Oui. Même si je voulais le défendre, j’en serais incapable : c’est un lecteur de Télé Z, tout de même. L’affection que je porte au basset artésien pour son attitude lymphatique majeure n’inclue pas la cooptation de ton mec dans mon univers stratosphérique.
- Ca m’aurait étonnée.
- Ca m’aurait troué le cul. »
J’ai allumé une clope, les bières sonnaient creux. J’ai propulsé de l’Eristoff dans deux verres et je me suis réinstallé sous la couverture, la température avait dramatiquement chuté. La proximité de nos corps un peu avides de complémentarité tînt lieu de thermorégulation et un lot de possibilités allant du fantasque au probable prirent place en nos cervelets souffreteux.
Bien sûr, il y a plusieurs méthodes pour conserver durablement son côté démentiel mais ma préférence va à ce genre d’interviews, agrémentées de satisfactions primaires comme non-palpables. D’espoirs vains, de projections lunaires, de réalisme cruel et nécessaire.
De la torpeur naissant de l’analyse du contenu et de son contenant.

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