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 Dernière tournée au pays des gens ( I )

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omega-17
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MessageSujet: Dernière tournée au pays des gens ( I )   Mer 6 Déc - 3:26

Ca caillait, quand même, dans ce train à moitié opérationnel. J’avais la tête un peu diluée dans le rosé de Provence. Mon périple commençait de façon tout à fait factice, c’était moyennement bon signe. Un retard statutaire de vingt-cinq minutes m’avait déjà mis dans le bain, dès ma première approche du milieu humain à tendance moyennement ennuyeuse voire hostile.
En chemin pour la gare, la perte du boîtier de protection de mon lecteur mp3 m’avait plongé dans une certaine angoisse concernant cet écran musical que j’affichais aussi régulièrement que possible face aux déambulations notoires des individus lambda. En effet, la fragilité de l’objet inhérente à son absence m’avait quelque peu interpellé. Mais sans plus, finalement.
Après avoir convenablement obstrué les toilettes de mon wagon à grands renforts de papier rosâtre, j’allumais une cigarette dans un sentiment d’impunité moyen, lui aussi. Il faut dire qu’il me fallait bien ce réconfort à la vue du paysage affligeant qui m’était offert. Marseille-Lyon, c’est effectivement un voyage d’un inintérêt complet en matière de défilement rural. Non content d’accuser un retard majeur suivi de deux arrêts pour des prétextes aussi farfelus qu’une fuite de gaz en gare de Nîmes, ce train absolument consternant avait une fâcheuse tendance à rouler en biais. Penché, quoi. Un particularisme qui me rendait hautement circonspect.
D’un autre côté, j’étais plus vraiment à ça près.
Contrôle des billets.
« La cigarette, c’est interdit ; c’est marqué, là. »
Pas vraiment hostile celui-là, j’en ai connu des biens plus bornés et des biens moins décontractés.
« Mouais, ben, je l’éteins.
- Vous avez votre billet ? »
Déjà, à son intonation, il était peu convaincu que je puisse en détenir un. J’ai apprécié cette anticipation, ça ne faisait que rehausser mon estime pour le type, finalement.
« Vous avez de l’argent ?
- Non.
- Une pièce d’identité ?
- Ouais. »
Pour cette première opposition de style de la journée, mon interlocuteur serein avait saisi que je faisais un effort pour avoir au moins quelque chose. En retour, il fut bref et efficace dans sa rédaction d’infraction et conclut avec un ‘Bonne journée’ tout à fait acceptable pour un être moyennement adaptable tel que moi.
Un coup d’œil rapide sur le jaunâtre feuillet me permit de constater le chiffre curieusement peu élevé de l’addition forfaitaire qui resterait impayée vu que je n’habitais plus depuis longtemps à l’adresse indiquée. D’ailleurs, en y réfléchissant furtivement, je n’habitais nulle part.
Je notais tout de même dans l’emplacement réservé aux ‘observations du voyageur’ que les commodités d’excrétion étaient ignoblement bouchées. On ne sait jamais. Si un deuxième individu à casquette bleu marine venait à me contrôler à nouveau, la lecture de cette remarque pouvait augurer d’un grand moment de divertissement. Plus ou moins.
J’avais toujours été un être ‘plus ou moins’.
Au sens où ma motivation en toute chose et en tout être humain s’était généralement contorsionnée autour d’un niveau approchant le zéro, en tout cas faiblement positif. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas totalement triste comme posture. On s’habitue parfois à la lassitude. C’est curieux et pourtant.
Les deux colocataires que je venais de quitter sans adieux larmoyants n’étaient, eux, ni curieux, ni pourtant. Plutôt du genre ‘en effet’.
En effet, quatre-vingt dix pour cent de la population globale s’emmerdent dans le vie.
En effet, les jours se ressemblent péniblement.
En effet, il y a du rien dans l’Homme.
Tous ces effets-là. Des démonstrations probantes bipèdes. Toujours pratiques pour étayer des thèses sociales, ces gens-là. Il en faut, ne jetons pas trop vite le parpaing.
En comparaison, j’étais assez satisfait de mon positionnement et de ma situation immédiate : ma carrière d’écrivain raté venait de se propulser d’elle-même à un échelon supérieur et là encore, j’y trouvais une certaine satisfaction. A tel point qu’on m’a demandé un jour par rapport à quoi je pouvais bien ne pas l’être. J’avais une marge de manœuvre assez large et n’importe quel exemple aurait suffi mais sur le coup, je n’avais pas trouvé de réponse à dégainer automatiquement. Il y a des moments de semi-vide comme ça où l’on peut se satisfaire d’à peu près rien. Des instants rares. A conserver.
Question nihilisme, j’étais un client très sérieux : plus d’appart, pas de travail puisque ce concept me paraissait un peu trop burlesque, quasiment pas d’amis dignes de ce nom, encore moins d’être vivant qui aurait pu accepter de m’accompagner dans cette existence un peu personnalisée et la seule occupation qui m’était finalement assez tolérable consistait à noircir des feuilles en toute occasion. J’avais joué placé. Et j’étais dans le peloton de tête.
Il n’y avait pas quarante issues à cette équation absolument peu inconnue : soit ça n’allait pas me mener bien loin, soit ça me mènerait beaucoup trop loin. J’entretenais une certaine tendresse pour la deuxième alternative. Evidemment. Quoique la première n’était pas à négliger. Bref, j’étais encore dans une position de légère satisfaction panoramique.
Lyon était en approche. Et ce n’était pas du luxe étant donné que la poussive locomotive m’avait tracté laborieusement pendant une période que j’estimais être de l’ordre du tiers du vingt-unième siècle. Je ne craignais pas vraiment ce vieillissement accéléré puisqu’un individu, remarquablement inspiré ce jour-là, avait mentionné avec laconisme à mon égard que je n’avais pas d’âge. Il est intéressant de constater à quel point on peut considérer certaines personnes de façon plus ou moins bienveillante dès lors qu’ils sont porteurs d’hommages divers envers soi-même.
Entrée en gare de Vienne. Une bonne trentaine d’années s’était écoulée, c’était très clair à présent. Mise à part une catastrophe nucléaire d’un haut degré, je ne voyais pas ce qui avait pu donner à ce lieu une telle allure post-apocalyptique. Etre viennois devait être bien pénible.
Mon passage à Lyon fut tout à fait furtif dans le sens où je trouvai glorieusement une correspondance assez extravagante pour Montbéliard, la première destination d’une série que j’espérais suffisamment longue pour rédiger assez méthodiquement mon chef-d’œuvre ultime, celui qui devait corner un peu les pages de l’humanité. Bon, ce train-là roulait droit, en gros, c’était déjà ça. Mais il avait une propension déconcertante à s’arrêter cinq minutes dans des villages innommables et ce, à peu près tous les quarts d’heure. Pour le coup, c’était peu satisfaisant. J’ai eu droit à mon papier jaune à peine vingt minutes après le départ. Cette fois, le contact fut moins convivial : quatre-vingt dix kilos de mépris et un mètre quatre-vingt de méfiance m’ont délivré le petit rapport de fraude avec une hostilité à peine rentrée et bien perceptible. Niveau comptabilité, on restait dans les mêmes eaux bien que le trajet soit plus court.
Il fallait que je chope une autre correspondance à Dijon, ça paraissait jouable. A l’aise. Pour ne pas déroger à ma nouvelle institution, j’y allais de mon petit commentaire d’observateur ferroviaire averti : ‘Le jaune des lampes de travail est relativement repoussant’
Infâme, même. Et c’était complètement vérifiable, d’ailleurs.
Mais bon, disons que les stylistes et autres publicitaires de la SNCF avaient été peu inspirés. Il faut essayer de les comprendre : ils doivent déjà créer des logos désespérants et inventer en permanence des slogans d’une mauvaise foi hilarante. Du genre : ‘Toujours une idée d’avance’. Ouais. Pas besoin d’en dire plus, ça se casse la gueule sans aide extérieure. Pour offrir une comparaison subtile, y croire était aussi pertinent que d’acheter des actions Moulinex ou Eurotunnel.
Je plaçais le trajet consistant à traverser le nord-est ex-aequo avec le Marseille-Lyon dans le domaine de l’apathie spontanée qu’il produisait sur tous les êtres vivants qui étaient à bord de ce train morne. Faut pas s’étonner que les gens se jettent souvent sur les rails : ils veulent se venger. Normal.
Vu que je n’avais nullement envie de converser une seconde fois avec l’antipathique armoire à glace, je pris l’initiative maintenant récurrente d’aller m’en griller une autre dans les toilettes en toute décontraction, ce qui me permit de m’observer un instant dans la glace. J’en suis venu à une analyse intéressante de mon morphotype : une allure de faux John Lennon croisé avec un terroriste palestinien tout aussi factice, l’ensemble final étant le fruit d’une autre concoction hybride avec un Léonard de Vinci dans ses plus mauvais jours. J’étais le pionnier d’un genre nouveau. Je m’en réjouissais dans des proportions honorables.
Tournus n’arrivait pas à la cheville de Vienne. C’était sans appel. Trop coquet, trop de couleurs et de végétaux variés. Tant pis. Je ne désespérais pas, j’allais bien trouver mon Graal : la ville du néant par excellence. Tournus - et c’était là tout ce qu’il pouvait y avoir de remarquable – est doté d’un restaurant dans le style ‘Bistro Romain’ au-dessus duquel on peut admirer un drapeau norvégien. Non, moi non plus je n’ai pas saisi l’utilité de cet étendard qui semblait avoir été choisi de manière aléatoire par des tenanciers rongés par l’ennui et la mort.
Chalon-sur-Saône. Y a un bon club de basket, là-bas, non ? Je me le suis demandé sans raison apparente. Oui, c’était sans intérêt mais dans ce coin, on essaye de se rabattre sur des repères, quels qu’ils soient. Histoire de pas finir dépressif majeur en moins de cinq heures. Mimolette. Voilà : la mimolette. Depuis un certain temps, j’étais troublé par cette satanée lampe de travail jaune-orangée : forcément, elle agressait mes globes oculaires à chaque fois que j’avais le malheur de regarder par la fenêtre. Elle était de la couleur exacte de la mimolette, ce vil produit fromager. Moyennement fier de ma découverte, je suis tout de même allé me récompenser pour cet éclair de génie avec une énième clope-toilettes-faux Lennon. Je l’avais bien mérité. Je fus un peu décontenancé par le crissement douloureux des rails, cette fois-ci. C’était Charybde et Scylla en version techno-stéréo. Même avec le son relativement barbare d’AC/DC bien planté dans mes protubérances auditives, l’ambiance y était vraiment terrifiante, c’est pour dire. Je suis donc revenu auprès de la mimolette vaguement trapézoïdale.
Dijon. Rien de dangereux là-bas. Je me suis dit que tous les habitants devaient être morts de chagrin ou en passe de l’être. Et je me suis planté. Le dijonnais est endurant. Plus qu’on ne croirait de prime abord. Le dijonnais dispose de trains en tôle ondulée, je l’ai appris sur place. J’avais déjà vu ce genre de modèle auparavant au cœur de certaines villes impropres à tout habitat telles que Limoges ou Pau mais cette boîte de conserve qui prétendait m’emmener à Besançon semblait tout à fait commune dans la région. D’autant plus qu’elle arborait fièrement les tristes armoiries du Conseil Général de Bourgogne. Je pensais éviter le contrôle sur ce drôle d’engin : trop naze pour y faire travailler des êtres humains à dix-sept heures sans violer une quinzaine d’articles de la Convention de Genève. Eh bien, à Dijon, ils osent quand même. Ils sont comme ça, les dijonnais. Sale race…
« Pas de billet.
- Pas de billet ?
- Non.
- Vous avez de l’argent ?
- Non.
- Pas du tout ?
- Non.
- Une pièce d’identité ?
- Ouais. »
Et là, toute la solitude du mec bordélique m’est tombée dessus. Faut pas être doué pour laisser choir une amende par terre en sortant son portefeuille, quand même. J’ai peut-être un don inné pour la cocasserie, qui sait ?
« Vous avez déjà reçu une amende ?
- Ouais.
- Beaucoup ?
- Non, pas vraiment. »
Mademoiselle ‘je suis un agent plein de zèle’ est quand même allée vérifier sur la liste si je n’étais pas un terroriste habituel et dangereux. A son retour, cinq minutes plus tard, j’ai perçu comme une pointe de déception dans sa voix au moment de me remettre mon feuillet. Un peu moins cher, le Dijon-Besançon. Mais encore plus court. Je commençais à prendre un plaisir honnête à mon petit rituel : ‘Je ne pensais pas trouver des dijonnais, encore moins à cette heure-là’.
J’avais l’impression d’une nette amélioration dans mes assertions rouges sur fond jaune poisseux. Arrivé à Montbéliard - si j’y arrivais un jour - je serais devenu un pro des répliques concernant les gares de France. Ils m’embaucheraient peut-être en tant que technicien-conseil au service communication. Un projet original mais déprimant. Et il est déconseillé d’avoir un esprit négatif dans le nord-est car il paraît qu’on peut devenir paralysé sinon. Eux, ils ont l’habitude : ils arrivent à rester mobiles quand même et c’est bien ce qu’on leur reproche.
Le pied sur le sol besançon, j’étais convaincu que la boîte Saupiquet-Bourgogne avait battu un record de lenteur. J’étais sûrement pas loin du compte. Allez, une dernière correspondance pour Montbéliard. Intérêt qu’il y ait du champagne à l’arrivée.
« Si je vais à Belfort, ça passe part Montbé ?
- Ouais, ouais.
- Ok, nickel. »
Hug. Un drôle de numéro aussi, celui-là.
Et encore un drame : deuxième boîte de thon à la catalane pour arriver enfin à destination. Avec un intérieur de bus de ville, de surcroît. Si on m’avait dit que je ferai dix heures de train pour aller dans cette ville suspecte, et bien… Et bien, je crois que je l’aurais cru : je me connais un minimum. Quatrième train, quatrième contrôle, ils font les choses bien quand même. Là, c’était du costaud, ils voulaient me démontrer qu’ils avaient de la ressource. Billet, argent, papier. Non, non, ouais. Ce coup-ci, j’avais été plus performant en matière de sortage de portefeuille. Un peu hésitant mais souple.
« Vous avez déjà eu des problèmes chez nous ? »
Le sous-entendu d’appartenance à la communauté SNCF m’a un peu étourdi mais je suis resté brillant et crédible.
« Peut-être deux, trois amendes cette année…
- Humm. Je peux téléphoner…
- Ouais, ben ouais. »
Et il a dégainé son portable high-tech.
« Ouais, salut… Vérification usager… alpha… crochet… Dubois… 1985… Ouais ? Ok, merci. Bonne soirée à toi aussi. »
Heureusement qu’ils n’ont pas un système centralisé très réactif, sinon, il l’aurait mal pris, à mon avis. En prenant ma quatrième notification toujours aussi jaunâtre, je me rassis à moitié dans le vide : ce sale siège besançonnais s’était replié.
« Putain, ça fait deux fois : ils sont malicieux vos sièges, dans le nord-est.
- Ben, ce sont des strapontins…
-Ouais, on a les mêmes dans le sud mais ils sont moins traîtres. »
Et dans la foulée, je notai cette fabuleuse digression dans mon cadre réservé à l’inspection des services locaux. Bon, c’était parfait comme bouquet final. J’avais héroïquement mérité, encore une fois, mon trophée nicotinien. A un quart d’heure de la consécration. Je venais d’apprendre que Hug avait fait des courses et ça, c’était plutôt une bonne nouvelle : je sentais que j’allais avoir besoin d’un verre. De plusieurs. Carrément.

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