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 Dernière tournée au pays des gens ( II )

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omega-17
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MessageSujet: Dernière tournée au pays des gens ( II )   Mer 6 Déc - 3:27

Je me suis positionné à côté d’un sapin d’environ quinze mètres de haut, à la sortie de la gare. Impossible de me rater. Le voilà qui se pointait en Peugeot locale, d’ailleurs. Une bonne variante franche-comtoise de la représentation du Conan, barbare moyen. Ma remontée fulgurante du pays allait trouver sa première halte ici, dans cet appart qui semblait être squatté en permanence plutôt qu’habité réellement à la manière dont on l’entend généralement. Parfait. On pouvait y découvrir des constructions artisanales contemporaines à connotation ouvertement contestataires de l’ordre d’un tournevis planté dans un écran de tv. Ecran qui portait l’inscription « Fracture ouverte des nerfs optiques ». Remarquablement porteur de sens au sein de la cocasserie.
Un chêne - en tout cas, il m’assura que c’en était un – d’une vingtaine de centimètres était placé dans un verre d’eau et de feuilles mortes. La performance était sans précédent, il fallait bien l’avouer : cet arbre en gestation se développait dans un milieu aquatique plus ou moins absolu. Je précise que son impressionnant propriétaire préparait un voyage de plusieurs mois en Eurasie dont la particularité résidait dans le fait que le moyen de transport choisi pour cette excursion était un âne. Et le chêne aquatique devait être de la partie également.
Bref, je ne m’étais pas trompé : cette étape serait inaugurale de l’état d’esprit artistique revendiqué intrinsèque à mon projet. Rabattant naturellement mon attention sur les contenants à vocation alcoolique présents dans mon environnement direct, je découvris le charme discret du vieux Pontarlier, collation anisée culminant au taux respectable de quarante-cinq degrés. Son destin venait de rencontrer en moi un tournant majeur et irrémédiable puisque sa durée de vie n’excéda pas une poignée d’heures. La soirée avançait toute seule, largement monopolisée par toutes sortes d’évocations littéraires et par la réduction exponentielle du niveau de flottaison des bouteilles alentours. Conversations pendant l’une desquelles Hug développa à mon intention son passionnant concept existentiel assimilable à un retour à la nature légèrement nietzschéen.
« Et donc, moi, je me taille souvent dans les bois pendant plusieurs jours, juste avec une hache à la main. Tu vois, je veux vraiment explorer les ressources de l’humain à l’origine, quoi. T’as rien, tu fais de la cueillette, tu construis ton abri…
- Mouais, c’est clair. »
Il accompagna son discours en prenant à témoin un ouvrage de sa bibliothèque qui était tout à fait innocent dans cette affaire. Le volume, dont la première de couverture représentait un puma aléatoire, traitait des méthodes de chasse chez des animaux divers et pouvait aisément laisser dans l’expectative.
Le premier de mes périlleux voyages en direction des toilettes fut l’occasion d’une découverte d’un intérêt notable : les présences cumulées d’un Fluide Glacial, d’un carnet de mots-croisés et d’un cendrier parfaitement positionné afin d’offrir ses services de façon fonctionnelle en ce lieu. On devrait toujours considérer ce genre d’éléments pour stabiliser son jugement à propos de tout individu. Mon retour fut accueilli par une présentation quasi-exhaustive de ses productions poétiques indéniablement modernes et subversives à l’image de l’un d’eux intitulé ‘Toc toc, connard’, un modèle du genre. Suite à une démonstration gestuelle dont la nature relevait déjà du vague notoire, Hug rencontra de façon tout à fait frontale la table basse qui centralisait notre espace. Une illustration probante de l’horizontalité du bipède soluble en milieu franc-comtois. Ma stoicité jusque là simplement participative prit de ce fait une dimension différente. C'est-à-dire que les discussions suivantes vinrent probablement renforcer les rangs trépignants du nihilisme mondial.
Les Doors occupaient la scène musicale pendant que le cultivateur d’éléments arboricoles en environnement insolite m’exposait quelques créations picturales personnelles qui représentaient respectivement un symbolisme douteux du Jardin des Hespérides, un vortex turquoise et un plagiat léger de Dali concernant une horloge dégoulinante.
Les cinq heures du matin nous trouvèrent quelque peu apathiques et annoncèrent un repli moyen de l’intensité de l’échange vers un sommeil qui le fût tout autant.
Mon réveil eut tout de symptomatique du refus de l’activité humaine dans une de ses applications les plus approfondies. Un pull en laine pouvant facilement me contenir quatre fois m’avait apparemment servi de couverture pendant la courte nuit que j’avais employée à trouver une position acceptable dans un canapé tendant vers le pouf entièrement adaptable. La face blafarde qu’affichait nonchalamment Hug dans une contention éthylique flagrante me conforta dans la certitude que cette journée serait à l’image de notre posture globale. Comme une ‘Bof attitude’. Une conception dont le charme ne nous était pas étranger.
« Hum… ?
- Hum.
- Mouais. »
Qu’attendre de plus, niveau syntaxe …?
L’ingurgitation d’un café ne modifia en rien notre composition vasculaire en regard du flot toujours lourdement vaseux qui régissait notre perception floutée des choses et des états. C’est d’ailleurs peut-être pour cette raison que le bûcheron franc-comtois commit une erreur grossière. A savoir appeler sur son lieu de travail afin de faire connaître une excuse tout à fait foireuse concernant son retard et le tout en concluant qu’il arrivait ‘en courant’. L’assurance jouée dont il fit preuve en cette occasion pour un mec bourré à dix heures du matin seulement capable d’aller du salon à la cuisine en moins de cinq minutes me laissa plutôt admiratif. Sûrement parce que j’avais fourni des efforts répétés pour ne jamais me retrouver dans de pareilles situations en usant d’une stratégie bien connue mais personnalisée : éviter le germe du travail aussi souvent que faire se peut.
Il revînt de la cuisine avec du pain et toutes sortes de fromages : une idée brillante puisque le fait de me sustenter légèrement me plongea dans une apathie encore plus soutenue. Trois heures après ce terrifiant coup de fil, je regardais toujours le plafond, noyé dans mon pouf géant et Hug fumait une clope dans un fauteuil en essayant de se convaincre que ‘là, il faudrait vraiment qu’il y aille quand même’.
Rien d’étonnant. Tout être passablement éthylique connaît ce style de finalités. La récurrence se mute souvent en expérience plus ou moins utile, finalement. Toujours bon à prendre.
La conscience professionnelle était somme toute peu développée chez lui mais suffisante pour l’obliger à y aller avec une motivation quasi-nulle. J’avais décidé d’entrer au cœur des choses en l’accompagnant : cette région était totalement peuplée d’indigènes grisâtres et je suspectais d’autres découvertes vernaculaires. La Peugeot avait mal supporté la nuit, elle aussi. Sa décision inopportune de caler et de refuser obstinément tout redémarrage plongea Hug dans une affliction pénible, couronnant ainsi magistralement mes soupçons concernant toute activité construite ce jour-là de l’auréole du médium laconique. Par miséricorde ou par concession, je ne sais pas, la voiture repartit au bout d’un quart d’heure d’un visible arrêt en pleine route montbéliarde.
Après quelques kilomètres, il a fallu nous munir d’un autre véhicule, de fonction celui-là, puisque mon hôte avait eu l’idée saugrenue de bosser dans une mairie. Je ne l’en blâmais pas : ça pouvait être une très bonne planque, en un sens. Une fourgonnette Citroën tatouée ‘Ville de Flesches-Le-Châtel’ avec un écusson rouge et jaune, c’était vraiment le pied pour pas être emmerdés dans le coin, c’est sûr. Et comme la discrétion était le dernier de mes soucis…
J’avais bien envie de poursuivre mon récit néo-réaliste peinard. Ca tombait bien, apparemment cette ville disposait tout de même d’une salle informatique et Hug se proposa de l’ouvrir, ce à quoi j’approuvai. Cet échappatoire lui convenait parfaitement : il pourrait toujours invoquer un prétexte de l’ordre d’un travail quelconque sur place si jamais un fonctionnaire intègre se pointait avec des questions plus ou moins avancées à propos de son retard qui se mutait sereinement en absence caractérisée. En quelques minutes, les logiciels de messagerie et de traitement de textes ronronnaient sur les bécanes estampillées propriété de l’Etat. J’étais à moitié allongé sur la moquette, tel un mécanicien véreux, afin de déconnecter un graveur dont j’avais absolument besoin quand Mademoiselle Ragnagna, supérieure directe du poète subversif, fit son entrée, l’œil aussi mauvais que celui d’un mérou furibond.
J’appris par la suite que Mademoiselle Ragnagna, sobriquet fort à propos que je lui avais donné mentalement, était une ex-obèse qui estimait que la perte de vingt-cinq kilos offrait un statut considérable à tout être humain étant capable d’une telle prouesse technique. Elle virevoltait dans les bureaux administratifs afin de démontrer la fluidité de son déplacement et la nature de son caractère nouvellement acquis. C'est-à-dire celui d’un ragondin buté. En l’absence du maire, elle ordonnait de nouvelles directives censées prouver au malheureux personnel que son poste était à présent suffisamment élevé pour se le permettre. Prendre les rênes de Flesches-Le-Châtel : imaginez un peu.
De quoi devenir mégalo en peu de temps, c’est sûr.
« Bonjour-qu’est-ce-que-vous-faîtes-ici ?
- Ben, euh moi, j’étais venu pour ouvrir la salle info et lui, il va rester ici pour écrire et… voilà. »
C’était pas trop mal, il était resté souple mais la partie était jouée d’avance : on allait se faire virer de là, c’était trop net pour tenter quoi que ce soit.
« Nonononon. T’as du travail à la mairie qui t’attend.
- Ah bon.
- Bon. »
Là, c’était beaucoup moins satisfaisant d’autant plus qu’il allait devoir travailler à peu près concrètement maintenant et que ma marge en matière d’activités de jour venait subitement de se réduire. Notre fourgonnette affichant outrageusement son sponsor local, nous sommes arrivés au centre névralgique de la majestueuse mégalopole que représente Flesches-Le-Châtel.
« Difficile de squatter mon bureau à la mairie, on va être rapidement grillés.
- Ouais, ben, finis ta semi-journée. Moi, j’ai repéré un bar en face, je vais écrire là-bas. Ils ont de la bonne bière ? Tu connais ?
- Ah ouais, c’est ‘Chez Santini’. C’est le frère de l’ancien sélectionneur de l’Equipe de France qui tient le bistrot.
- Non…
- Si. »
Le Jacques nous avait amené à l’Euro 2004, quand même. Et il était né dans le coin de Flesches-Le-Châtel. Comme quoi…
Comme quoi on peut gagner des trophées sportifs majeurs et avoir un frangin sans intérêt. Rien de nouveau, évidemment. Un troquet nordiste est généralement sans surprises et celui-ci n’échappait pas à la règle. J’aurai du mal à en dire plus étant donné qu’il ne s’y est strictement rien passé mis à part un type du coin qui a cru intelligent de venir me dire bonjour en me tordant les phalanges de la main droite. Quelques pages, un demi coupé à l’eau et un café infâme plus tard, j’étais de nouveau dans le noyau interne de la mort par l’ennui. Il commençait à faire bien frais et j’alpaguai Hug à la sortie du bâtiment officiel.
« Ca y est ? Fini ?
- Non, ils ont décidé de me casser les couilles aujourd’hui.
- Hum.
- Je dois aller répertorier des réverbères.
- Parfait. »
Autant dire que la conversation durant notre parcours à travers les ruelles fleschiennes fut des plus limitées tant notre concentration était focalisée sur la stupidité profonde d’effectuer un tel travail en pleine nuit. Après y avoir passé une heure et demie d’intense introspection gelée, j’étais à peu près agonisant de froid et mes orteils, grâce à mes pompes aérodynamiques ouvertes au niveau du talon, avaient également renoncé à vivre plus longtemps dans cette triste contrée. Je décongelais péniblement dans la salle d’attente de la mairie suite à ce périple nocturne hautement inintéressant quand un VSD intitulé ‘Dustin Hoffman, la force tranquille’ me donna envie de ressortir, au péril de mon intégrité physique. La nécessité d’un retour aux valeurs traditionnelles du rien se faisait sentir. Aller simple vers le pouf géant. Je l’aimais bien. C’est grâce à de tels repères, même improvisés, que l’on parvient à se créer des objectifs en rapport à certains lieux vivables. L’ouverture d’une bouteille de rouge installa tout de suite une ambiance plus supportable. Ca, c’est l’art d’occulter les journées moyennes. Hug me fit écouter une œuvre musicale traitant du concessionnaire Peugeot, interprétée par l’un de ses amis. Un grand moment, ça aussi. Il faut préciser qu’effectivement Peugeot fait vivre Montbéliard et ses environs à grands renforts d’usines et de chaînes de montage. L’environnement, le transport routier comme ferroviaire, les commerces : tout est sponsorisé par le fameux groupe PSA. Objet du cynisme jouissif dont j’ai été l’auditeur.
‘J’ai fait des études… grâce à Peugeot,
J’habite dans une ville… Peugeot,
Mon père est mort en travaillant… chez Peugeot bien sûr,
On l’a enterré dans un cercueil… Peugeot,
Dans un corbillard… Peugeot,
Peugeot a pris le pouvoir à Montbéliard…’ etc…
Le tout sur une rythmique intéressante même si l’on pouvait avoir impression que le morceau n’en finissait pas de finir. Décidément, ici, on était bien préoccupé par la marque en question. Ca avait pris des allures de combat intellectuel urbain : pro-Peugeot, anti-Peugeot. Et j’étais arrivé dans le camp de la rébellion : parfait. D’un autre côté : quelle idée d’habiter à Montbéliard, aussi… ? D’ailleurs, je pensais déjà à ma nouvelle destination : Grenoble. Après cet interlude, chacun prit le parti d’aller dormir, une idée dont la définition m’avait un peu échappé depuis deux jours. Les trois épisodes des Simpson visionnés y étaient aussi pour beaucoup. Certains n’ont pas le sens du titre, d’autres celui des débuts ; eh bien Groening, c’était celui des fins. Clôturer sur un faux rock’n’roll avec les deux gosses sur des balançoires : je trouvais ça criminel. Mais bon. Le premier tome de Gaston Lagaffe m’acheva vers minuit. Dormir dans un sac de couchage sur un canapé mouvant, c’est complètement conceptuel. Et j’aime être novateur.

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