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 L’argent, c’est important

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omega-17
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MessageSujet: L’argent, c’est important   Mar 19 Juin - 9:49

La fin des années vingt en France était une époque placée sous le signe de l’espoir. Au sortir d’une guerre qui se voulait être la dernière que l’humanité eût à connaître, le monde était confiant et semblait croire en cette confiance. Ce qui n’excluait nullement la pauvreté matérielle, au mieux la modestie de leur patrimoine, chez bon nombre de familles. Modestes mais confiantes par défaut puisque rien de pire ne pouvait probablement arriver et particulièrement patriotiques puisque cette notion était très spécialement à ce moment de l’Histoire une valeur qui avait pris le sens d’un devoir : un bénéfice du conflit si l’on peut dire.
C’est dans une de ces familles, modestes, confiantes et patriotiques donc, qu’un jeune garçon vit le jour, en pleine campagne comme cela était le cas de la très grande majorité de la population. Ses parents étaient paysans : là encore, ce statut était partagé par beaucoup, les opportunités professionnelles étant plutôt réduites, d’autant plus que la Charente-Maritime ne se plaçait pas en tête des régions les plus progressistes du moment.
Une bâtisse rustique passée de mains en mains depuis plusieurs générations, une vie simple, des travaux agricoles, un mariage avec la fille des voisins et un paysage rural inchangé de mémoire d’homme, pas même par les guerres, dernières ou non : telle était l’existence qui était promise à ce jeune garçon.
Ce dernier nourrissait des ambitions toutes autres et à ses vingt ans, après avoir baisé la grosse fille des voisins contre le puits au fond du champ, il estima que sa participation à cette région était suffisante, que quelque chose l’attendait ailleurs à présent. Quelque chose de plus reluisant, quelque chose à la hauteur de ce qu’il représentait, lui qui était différent des autres. Qui lui offrirait du pouvoir et on obtient le pouvoir grâce à l’argent.
Car l’argent, c’est important dans la vie.
N’est-ce pas.

Sa décision ne pouvait souffrir aucune contestation : il partait et peut-être pour ne plus revenir. Son père lui remit la part de ce qui devait son héritage et lui donna sa bénédiction, impuissant face à une telle résolution. De ses frères et sœurs, certains étaient également partis, afin de vivre leur vie comme ils l’entendaient : au village d’à côté.
Décidément, ces gens-là n’étaient pas de sa race, il en était étonnant que le même sang coule leurs veines tant il était différent. Ses parents ne valaient guère mieux, incapables qu’ils étaient de se rendre compte de la spécificité qui le caractérisait : de pauvres paysans incultes dénués de la moindre intelligence, de la moindre ambition. Lui serait bien au-delà de ça. Non, il ne croupirait pas dans la fiente des animaux de ferme pour mener une existence de misère, il valait tellement mieux que ça.
Il partit donc avec quelques affaires et l’honorable somme que son père lui avait donnée. Honorable mais bien légère pour toute une vie, celle-ci ne pourrait subvenir plus de quelques mois à ses besoins et il ne le savait que trop.
Sa passion pour le cyclisme, sport des plus populaires en ces années où le divertissement bénéficiait d’une palette plus limitée qu’aujourd’hui, le conduisit à tenter l’aventure chez un garagiste de la région. Vecteur de clients potentiels et assez bien placé, l’endroit lui sembla adéquat et il persuada l’artisan de lui sous-louer une partie peu exploitée de son commerce pour le transformer en atelier de réparation pour bicyclettes.
Il s’installa et débuta alors ce qui allait être sa première activité professionnelle, la moins rémunératrice également. Cinq centimes de bénéfice pour chaque rustine posée sur un pneu était une entrée discrète dans le monde de la réussite qui n’attendait que lui mais il prit le parti de s’en satisfaire pour le moment.
Un court moment ceci dit car il décida un beau jour que ce n’était vraiment pas suffisant, qu’il avait besoin d’autre chose, de pouvoir et de plus d’argent.
Car l’argent, c’est important dans la vie.
N’est-ce pas.

Il quitta le garage qui avait vu ses premiers pas, se retrouva en possession d’une somme comparable à celle qu’il avait reçue de son père le jour de son départ et voulut investir dans un autre secteur. Ce serait donc la confiserie parce qu’il avait remarqué ces nouveaux petits distributeurs de bonbons à l’entrée des épiceries : bariolés, aguicheurs, très modernes. Une pièce d’un franc, un tour de molette et la confiserie tombe : une vraie révolution pour les années cinquante.
S’en procurer une paire ne fut pas difficile, il négocia le positionnement de ceux-ci devant les étalages d’un marchand de la ville, ainsi l’argent allait venir de lui-même, sans effort. Il avait d’ores et déjà mis plusieurs centaines de kilomètres entre lui et la Charente : son indépendance lui plaisait, il se sentait de taille à conquérir le monde, rien de bien méchant.
Cette seconde activité étant trop passive à son goût, il cumula avec un travail fort différent : celui de représentant. Il se fit engager par un fournisseur de brosses à cheveux, puis par la suite de savonnettes. Le porte-à-porte étant répandu à cette époque, assureurs véreux, vendeurs à la sauvette, quêteurs et petits escrocs en tout genre se partageaient le bitume sans pour autant se voir inquiétés par d’autres représentants, à savoir ceux de la loi.
Ceci étant, faire du chiffre en convaincant des aveugles et des handicapés de s’offrir une brosse en crin ou un peigne en os semblerait encore de nos jours assez audacieux et fort culotté, en tout cas à l’égard de ces premiers. Le peu de scrupules dont il fit preuve durant le temps où il s’illustra dans ce domaine augurait d’un parcours dangereux, ce qu’il ne fût pas, tout du moins au sens où l’on aurait pu le croire à cet instant.
Quelques années plus tard encore, ayant empoché régulièrement ses revenus aussi divers que variés, il décida de nouveau de changer de branche puisque décidément, ce n’était pas assez. Ses derniers investissements lui avaient offert une existence confortable, modeste mais confortable ; pourtant, il ne pouvait concevoir de vivre de distributeurs de chewing-gum et de petites arnaques. Il lui fallait un statut, une véritable carrière dont il soit fier et surtout plus d’argent.
Car l’argent, c’est important dans la vie.
N’est-ce pas.

Les sixties furent une grande décennie musicale et culturelle à tout point de vue en France et dans le monde entier mais elles furent également marquées par une forte croissance économique accompagnée d’une envolée démographique imputable au baby-boom ainsi que d’un afflux migratoire régulier en provenance d’Afrique du nord. Tous ces gens cherchant à se loger, le gouvernement ne put qu’ordonner une grande campagne de construction immobilière : il fallait de l’habitat de masse et surtout pas trop cher : les HLM étaient nés.
C’est à cette période que ce jeune homme qui n’en était plus vraiment un du haut de ses trente ans, toujours à l’affût de l’affaire qui ferait de lui ce à quoi il était destiné, sentit que ce mouvement avait tout du coup juteux et plaça la totalité de ses économies dans l’acquisition d’un appartement, les locataires potentiels ne tardant pas à se faire connaître, il put enregistrer cette fois une entrée pécuniaire mensuelle plus élevée qu’il n’en avait jamais connue.
L’époque en question fut aussi celle de son mariage : une jeune femme lui donna au fil des années trois filles qui n’alimentèrent en lui que l’indifférence et le regret de ne pas avoir d’héritier au sexe fort. Il acheta un deuxième, puis au gré d’investissements souvent rémunérateurs, un troisième et un quatrième appartement au cœur d’une agglomération de taille moyenne du sud de la France où il s’était installé en compagnie de sa famille. La relation qu’il entretenait envers eux passa de la qualité de médiocre à celle d’hostile. Tant et si bien qu’il entreprit de battre son épouse afin d’obtenir le pouvoir qu’il n’avait pas encore suffisamment acquis à ses yeux dans le monde du travail.
Faisant partie de la classe aisée en regard de ses compatriotes, la chose ne paraissait pas si glorieuse et par-dessus tout, peu à la hauteur de ses aptitudes hors du commun à réussir là où les autres échouaient.
La tyrannie qu’il exerçait sur son entourage n’était pour lui que l’illustration d’un contrôle mineur et l’argent qu’il possédait n’assouvissait toujours pas son désir de suprématie sur le commun : il en fallait donc plus.
Car l’argent, c’est important dans la vie.
N’est-ce pas.

Il décida par la suite, puisqu’il en avait les moyens et l’opportunité, de se rendre acquéreur d’un immeuble complet qu’il commença à morceler pour créer le plus grand nombre de studios et appartements parfois destinés à la vente et la plupart du temps, à la location.
L’immobilier était sa voie, celle où excellait, particulièrement à s’enrichir et ce, en en appauvrissant d’autres, par le biais de mouvements financiers, d’achats et de ventes subites, avide d’un profit qui, quel qu’il soit, ne l’apaisait jamais vraiment. Toujours plus haut, toujours plus fort.
Sa vie conjugale prit un tournant décisif lorsqu’il faillit tuer sa femme lors d’une dispute un peu trop virile, elle en réchappa après un long passage catatonique qui la laissa pour moitié paralysée. L’une après l’autre, ses filles le quittèrent et la haine qu’elles entretenaient envers lui se cristallisa lors du suicide de leur mère quelques mois plus tard et dont elles le rendirent coupable.
Convaincu qu’il ne devait se soucier que de son propre accomplissement, son mépris pour le genre humain devint fureur malsaine puis cruauté. L’argent ne le comblerait pas, c’était à présent un fait : il se réjouirait donc par la destruction de l’Autre car la victoire n’a de valeur que par l’anéantissement de l’adversaire.
Acheter des lots d’immeubles était une activité dépassée : il allait maintenant les faire construire lui-même, qu’ils portent sa marque, qu’ils démontrent enfin sa puissance, qu’ils portent son nom s’il le fallait. Et c’est ce qu’il fit.
Durant des années, il bâtit des villas, des HLM, des résidences, il dessina même parfois les plans de certains d’entre eux car l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même, essentiellement lorsque les autres ne vous arrivent pas la cheville.
Et parce que la richesse n’empêche pas de vouloir s’enrichir davantage, il faut toujours plus d’argent.
Car l’argent, c’est important dans la vie.
N’est-ce pas.

Parvenu à l’âge de cinquante-cinq ans, il rencontra une autre jeune femme, de vingt-cinq ans sa cadette et il en fit sa seconde épouse. Charmée par un charisme, par une ambition, une posture, elle considéra ce qui était alors également pour elle une seconde union comme la solution au vide de son existence, tout aussi dévouée à la réussite professionnelle et à l’argent.
Elle lui donna un enfant et ce fut un fils, une partie du moins de ses espérances était donc exaucée. Celui qui était appelé de tous ses vœux était le signe de cette réussite à qui il avait voué tant d’années, à qui il avait tant sacrifié.
Ses affaires marchaient comme elles peuvent le faire lorsque l’on est millionnaire mais néanmoins, cela ne calma pas ses ardeurs à exercer ce même pouvoir qu’il désirait encore avec force brutalité, son domicile étant l’endroit où celui-ci s’imposait comme étant dû.
Sa femme prit la décision de fuir avec son fils une dictature de tous les instants contre laquelle rien ne paraissait avoir de prise et ils divorcèrent après une longue et tumultueuse procédure.
N’acceptant nullement de se faire ainsi traiter devant une cour le privant du symbole de ce chemin si difficilement parcouru et voyant que la loi s’obstinait à lui donner tort, lui qui ne réclamait que ce qui lui appartenait de plein droit, il enleva l’enfant sur son yacht et s’installa à Saint-Domingue en compagnie d’une autre femme et de ce fils dont il voulait faire un roi à partir du moment où cela ne le privait pas du statut d’empereur.
Son rêve fut de courte durée car son ex-femme mit tous les moyens en sa possession pour le récupérer, Interpol s’étant au bout de quelques mois chargé de cette affaire d’enlèvement. La justice trancha pour une peine de prison avec sursis, la garde de l’enfant fut restituée à la mère et ses périodes de visite s’en virent réduites.
Dans les années quatre-vingt-dix, les prix de l’immobilier s’envolèrent, la pénurie dans ce secteur commença à se faire durement sentir et fatigué de courir au-devant de l’inatteignable exigence qu’il s’était fixé, il revendit l’intégralité de ses biens avec un rapport d’un à trois dans le pire des cas.
Quoiqu’il arrive, il est toujours bon de faire des profits lorsqu’ils se présentent.
Car l’argent, c’est important dans la vie.
N’est-ce pas.


Aujourd’hui, cet homme approche des quatre-vingt ans et il est en train de mourir à petit feu d’un cancer, dans un fauteuil roulant mais au rez-de-chaussée d’un bâtiment qu’il a construit et dont il a dessiné les plans. Je suppose qu’il en est fier.
Il s’éteindra peut-être demain, peut-être dans quinze ans. J’en connais quelques uns qui viendront cracher sur sa tombe, j’espère que je n’en ferai pas partie.
Il n’a jamais été aussi riche : il fait probablement partie des hommes les plus fortunés de sa ville, une ville où les multimillionnaires de son espèce finissent leur vie : Biarritz, le Saint-Tropez de l’Atlantique sud.
Il n’est pas si malade que ça : il ne lui reste plus que les aides à domicile qu’il paye cent cinquante euros la journée à tyranniser mais il le fait avec toujours autant de conviction.
Parfois, elles s’en vont alors il en paye d’autres.
Car l’argent, c’est le pouvoir : voilà quelque chose de certain. Un pouvoir qui dispose de faibles limites finalement puisqu’il achète presque tout et de nombreuses manières différentes.
Il s’accrochera probablement à cette certitude jusqu’à sa propre fin.
Il a peut-être raison dans le sens où on ne peut lui reprocher d’être fidèle à ce en quoi il a toujours cru, envers et contre tout.

Toutes ces femmes, tous ces enfants, tout cet argent, tout ce carriérisme et ce type va crever seul comme un chien mais avec ses millions d’euros, ses écrans plasma, ses tapis persans, ses tables transparentes, sa douche-jacuzzi, ses papiers-peints brodés à la main, ses voitures neuves qui prennent la pluie ou s’écaillent au soleil selon les saisons qu’il voit passer de sa fenêtre, dans son fauteuil.

Je me demande parfois à quoi il peut penser, est-ce qu’il fait un bilan, est-ce qu’il s’en fout, est-ce qu’il a des regrets, est-ce qu’il a l’impression d’être allé au bout de lui-même.

Quelque chose a-t-il été accompli…

Ou pas.

M’a-t-il transmis ce rapport si compliqué que j’ai avec l’argent, moi qui en suis avide alors que je sais m’en passer, moi qui aime ce pouvoir alors qu’il me brûle les doigts dès lors que je le possède.

Je ne le rends responsable de rien me concernant, pourquoi le ferais-je d’ailleurs.
Je ne lui ai pas demandé de m’aimer et c’est peut-être la seule chose qui a le pouvoir de m’inquiéter à propos de nos ressemblances : en a-t-il été capable et si non, suis-je également handicapé de la même manière que lui.

L’hérédité de l’égoïsme : voilà une drôle de question.
Et pourtant.

Je souhaite peut-être très simplement ne pas mourir seul.

Il y a bien trop de peut-être dans tout cela, bien trop d’explications et d’analyses qui n’en sont pas, trop de désirs impossibles, d’objectifs qui se sont fatigués jusqu’à en devenir des rêves et pour finir, des pensées vagues derrière une fenêtre.

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